DETTES CACHÉES AU SÉNÉGAL Que savaient vraiment le FMI, la Banque mondiale et la France

Introduction : Un scandale qui ébranle l’économie sénégalaise

La découverte récente de dettes cachées au Sénégal a déclenché une onde de choc qui dépasse largement les frontières du pays. Cette révélation, fruit d’un audit approfondi commandé par la nouvelle administration, expose non seulement une gestion opaque des finances publiques, mais soulève également des questions fondamentales sur le rôle et la responsabilité des institutions financières internationales et des partenaires historiques du Sénégal.

Comment un pays considéré comme l’un des « bons élèves » de l’Afrique de l’Ouest, régulièrement félicité par les institutions de Bretton Woods pour sa gouvernance économique, a-t-il pu accumuler des engagements financiers occultes représentant des milliards d’euros ? Plus troublant encore : comment ces pratiques ont-elles pu prospérer sous les yeux vigilants – du moins en théorie – du Fonds Monétaire International (FMI), de la Banque mondiale et de la France, dont les liens historiques, économiques et monétaires avec le Sénégal sont si étroits qu’ils ne peuvent être ignorés ?

Cette affaire n’est pas un simple accident comptable. Elle révèle un système où la connivence l’emporte trop souvent sur la transparence, où les intérêts géostratégiques et économiques priment sur la rigueur financière, et où le silence complice de ceux qui savaient a permis l’accumulation d’une bombe à retardement économique dont les conséquences risquent de peser lourdement sur les générations futures de Sénégalais.

I. Les gardiens du temple financier : une genèse ambiguë et des contradictions persistantes

Les origines du système de Bretton Woods

En juillet 1944, alors que la Seconde Guerre mondiale fait encore rage en Europe et dans le Pacifique, 730 délégués de 44 nations alliées se réunissent dans la petite ville de Bretton Woods, au New Hampshire. Leur mission : construire un nouvel ordre économique international capable de prévenir les catastrophes qui avaient conduit au chaos des années 1930 et à la guerre mondiale.

De ces négociations émergent deux institutions jumelles qui façonneront l’architecture financière mondiale pour les décennies à venir : le Fonds Monétaire International et la Banque internationale pour la reconstruction et le développement, plus connue sous le nom de Banque mondiale.

Le mandat initial de ces institutions semblait vertueux et nécessaire. Le FMI devait jouer le rôle de « pompier » des crises monétaires, intervenant pour stabiliser les économies en difficulté et prévenir les effets de contagion des crises de change. La Banque mondiale, quant à elle, devait être le « banquier du développement », finançant la reconstruction de l’Europe dévastée par la guerre avant de se tourner vers le développement des pays du Sud.

Une gouvernance structurellement inéquitable

Mais dès leur création, ces institutions portaient en elles une contradiction fondamentale qui allait déterminer leur évolution future : une structure de gouvernance profondément inégalitaire. Contrairement à l’Assemblée générale des Nations Unies où chaque pays dispose d’une voix, le FMI et la Banque mondiale fonctionnent selon un système de vote pondéré basé sur les quotes-parts financières.

Concrètement, cela signifie que les États-Unis détiennent à eux seuls environ 17% des droits de vote au FMI, leur donnant de facto un droit de veto sur toutes les décisions importantes qui requièrent une majorité de 85%. L’Europe, prise dans son ensemble, contrôle plus de 30% des votes. À l’inverse, l’ensemble des pays d’Afrique subsaharienne ne pèse que pour environ 4% dans les décisions.

Cette structure n’est pas un accident historique, mais un choix délibéré visant à protéger d’abord les intérêts des créanciers – essentiellement les pays riches – plutôt que ceux des débiteurs. Elle crée un système où ceux qui prêtent dictent les règles à ceux qui empruntent, où les pays du Nord surveillent les pays du Sud, où les anciennes puissances coloniales continuent d’exercer une influence déterminante sur les économies de leurs anciennes colonies.

L’héritage controversé des ajustements structurels

L’histoire du FMI et de la Banque mondiale en Afrique est indissociable de la crise de la dette des années 1980. Lorsque le Mexique annonce en 1982 qu’il ne peut plus honorer ses engagements, c’est l’ensemble du système financier international qui vacille. Des dizaines de pays en développement, dont la plupart des nations africaines, se retrouvent dans l’incapacité de rembourser leurs dettes, souvent contractées auprès de banques privées occidentales à des taux d’intérêt variables qui avaient explosé.

La réponse du FMI et de la Banque mondiale prend la forme des fameux « plans d’ajustement structurel » (PAS). En échange d’un rééchelonnement de la dette et de nouveaux prêts, les pays africains doivent accepter des conditionnalités drastiques : dévaluation monétaire, privatisation des entreprises publiques, réduction des dépenses sociales, libéralisation commerciale, suppression des subventions aux produits de base.

Ces politiques, présentées comme des remèdes amers mais nécessaires, ont eu des conséquences dévastatrices. Les systèmes de santé et d’éducation se sont effondrés, les inégalités se sont creusées, la pauvreté s’est aggravée. Mais elles ont permis une chose essentielle pour les créanciers : les banques privées occidentales ont été sauvées, les remboursements ont continué, le système financier international a été préservé.

Cette expérience historique est cruciale pour comprendre l’affaire des dettes cachées au Sénégal. Elle révèle une logique profonde qui anime ces institutions : la stabilité du système financier international – et donc les intérêts des créanciers – prime sur le bien-être des populations. La transparence est importante, mais pas au point de remettre en question l’édifice.

II. Le FMI et la Banque mondiale face au Sénégal : entre lucidité technique et complaisance stratégique

Ce qu’ils savaient : des alertes précoces et précises

Contrairement à ce que pourrait laisser penser le scandale actuel, le FMI et la Banque mondiale n’ont pas été pris au dépourvu. Une lecture attentive de leurs rapports techniques des dernières années révèle que leurs experts avaient identifié avec précision les risques d’endettement caché.

Dès 2018, les rapports du FMI sur le Sénégal pointaient explicitement « les risques liés aux partenariats public-privé » (PPP). Dans le jargon technocratique de l’institution, ces avertissements étaient clairs pour les initiés : les grands projets d’infrastructure menés sous forme de PPP créaient des engagements financiers qui n’apparaissaient pas dans les statistiques officielles de la dette publique.

La Banque mondiale, de son côté, multipliait les mises en garde sur « l’opacité des entreprises publiques ». Dans ses revues des dépenses publiques, elle soulignait que plusieurs entreprises d’État contractaient des emprunts sans que ceux-ci soient consolidés dans la dette publique totale. Les rapports mentionnaient notamment les cas préoccupants de la Senelec (électricité), de la Sen’Eau (eau), et des sociétés d’autoroutes.

Les experts de ces institutions connaissaient parfaitement les mécanismes comptables permettant de « débudgétiser » la dette, c’est-à-dire de la sortir des bilans officiels. Ils savaient que :

  • Les PPP sont structurés de manière à apparaître comme des dépenses de fonctionnement plutôt que comme de la dette
  • Les garanties d’État accordées aux entreprises privées créent des « passifs éventuels » qui peuvent se transformer en dette réelle
  • Les emprunts des entreprises publiques échappent souvent à la consolidation dans la dette souveraine
  • Les arriérés de paiement constituent une forme de dette non comptabilisée

Ce qu’ils ont fait : des avertissements feutrés sans conséquences

Face à ces constats, quelle a été la réaction du FMI et de la Banque mondiale ? Une approche qu’on pourrait qualifier de « vigilance molle » : des avertissements techniques formulés dans un jargon ésotérique, accessibles uniquement aux spécialistes, mais aucune sanction réelle ni remise en cause fondamentale de la coopération avec le Sénégal.

Les rapports techniques multipliaient les expressions diplomatiques : « dettes contingentes », « risques de passifs implicites », « nécessité de renforcer la transparence des engagements hors-bilan ». Pour le lecteur non averti – et même pour beaucoup de députés sénégalais – ces formulations alambiquées ne sonnaient pas l’alarme. Elles donnaient l’impression d’un souci de rigueur technique sans révéler l’ampleur réelle du problème.

Plus significatif encore : malgré ces avertissements répétés et les violations évidentes des standards internationaux de transparence budgétaire, aucune sanction n’a été appliquée. Les programmes de coopération ont continué, les décaissements de prêts se sont poursuivis, le Sénégal a continué à recevoir les félicitations publiques de ces institutions pour sa « bonne gouvernance économique ».

En 2023 encore, quelques mois avant la révélation du scandale, le FMI approuvait de nouveaux décaissements dans le cadre de sa Facilité élargie de crédit avec le Sénégal, tout en notant – encore une fois dans le jargon technique – que « les risques budgétaires liés aux entreprises publiques et aux PPP nécessitent une attention particulière ».

Pourquoi cette passivité ? Les raisons d’une complaisance calculée

Cette apparente contradiction – savoir mais ne pas agir – s’explique par plusieurs facteurs qui révèlent les véritables priorités de ces institutions.

La realpolitik économique : Le Sénégal était devenu un symbole, presque un étendard, de la réussite du modèle économique prôné par le FMI. Avec une croissance moyenne de 6% par an entre 2014 et 2019, le pays était présenté comme la preuve vivante que les réformes structurelles et l’ouverture économique fonctionnent. Le Plan Sénégal Émergent (PSE), avec ses grands projets d’infrastructure, était célébré comme un modèle de planification stratégique.

Reconnaître publiquement que ce « miracle sénégalais » reposait en partie sur une dette cachée aurait été un désaveu cuisant pour ces institutions. Cela aurait jeté le doute sur leur capacité à évaluer correctement la situation économique des pays qu’elles surveillent, et plus largement sur la pertinence de leurs prescriptions.

Les limites institutionnelles du mandat : Le FMI et la Banque mondiale aiment à rappeler qu’ils sont des institutions de conseil et de financement, pas des auditeurs ou des policiers. Leur rôle, disent-ils, est de fournir des recommandations techniques et de l’assistance financière, pas d’imposer une comptabilité transparente par la force.

Cette position, juridiquement défendable, est néanmoins discutable. Ces institutions disposent d’un levier considérable : la conditionnalité de leurs prêts. Elles auraient pu exiger, comme condition sine qua non de poursuite de leurs programmes, un audit complet des engagements hors-bilan et une consolidation transparente de toute la dette publique. Elles ont choisi de ne pas utiliser ce levier.

La préservation des intérêts des créanciers : C’est peut-être la raison la plus cynique, mais aussi la plus déterminante. Pour les institutions financières internationales, un pays qui masque une partie de sa dette tout en continuant à honorer ses engagements envers ses créanciers est préférable à un pays qui révèle l’ampleur de son endettement et se retrouve en défaut de paiement.

La transparence totale aurait pu déclencher une crise de confiance, une fuite des investisseurs, une dégradation de la note souveraine, et potentiellement un rééchelonnement ou une annulation partielle de la dette. Autant de scénarios défavorables pour les créanciers internationaux – banques privées, fonds d’investissement, pays prêteurs – dont le FMI et la Banque mondiale sont, in fine, les gardiens.

III. La France : une connaissance intime et un silence assourdissant

Les canaux d’information privilégiés : un accès sans équivalent

Si le FMI et la Banque mondiale disposaient d’informations partielles sur l’endettement réel du Sénégal, la France, elle, avait accès à une connaissance bien plus approfondie et en temps réel de la situation financière du pays. Cette proximité informationnelle découle de plusieurs mécanismes institutionnels et historiques uniques.

Le système du franc CFA et le compte d’opérations : Le Sénégal utilise le franc CFA, une monnaie dont la convertibilité est garantie par le Trésor français. Ce mécanisme, hérité de la période coloniale et réformé en 2020, oblige les pays de la zone franc à déposer 50% (anciennement 65%) de leurs réserves de change auprès du Trésor français sur un « compte d’opérations ».

Ce système donne à la France un accès privilégié aux données financières en temps réel des pays concernés. Le Trésor français suit minute par minute l’évolution des réserves de change de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), dont le Sénégal est membre. Toute tension sur les réserves, tout mouvement significatif de capitaux, toute dégradation de la balance des paiements est immédiatement visible pour les autorités françaises.

Dans ce contexte, l’accumulation de dettes cachées – qui finissent nécessairement par créer des tensions sur les finances publiques et donc sur les réserves de change – ne pouvait pas échapper à la vigilance des services du Trésor français.

Le réseau diplomatique et économique : Au-delà de ce mécanisme monétaire, la France dispose au Sénégal d’un réseau d’information sans équivalent. Le service économique de l’ambassade de France à Dakar, composé d’experts financiers et économiques, produit régulièrement des rapports détaillés sur la situation économique du pays.

Ces rapports, destinés au ministère français de l’Économie et des Finances ainsi qu’à Bercy, analysent en profondeur les finances publiques sénégalaises, les grands projets d’infrastructure, les partenariats public-privé, et les risques budgétaires. Les attachés économiques français ont accès à des informations que n’ont pas toujours les parlementaires sénégalais eux-mêmes.

L’implication directe des entreprises françaises : La troisième source d’information est peut-être la plus révélatrice : les grandes entreprises françaises sont directement parties prenantes de nombreux projets qui ont généré l’endettement caché. Bolloré Africa Logistics gère des infrastructures portuaires et logistiques, Vinci Construction et Eiffage ont participé à des projets autoroutiers et immobiliers, Suez est impliqué dans la gestion de l’eau, Engie dans l’énergie.

Ces entreprises, en tant que partenaires des PPP ou fournisseurs de grands projets, connaissaient parfaitement les montages financiers, les garanties d’État accordées, les engagements hors-bilan pris par l’État sénégalais. Certaines de ces informations remontaient nécessairement vers les autorités françaises, soit dans le cadre de la « diplomatie économique » qui vise à soutenir les entreprises françaises à l’étranger, soit par les canaux informels qui existent entre grandes entreprises et hauts fonctionnaires.

Le paradoxe français : savoir sans alerter

Face à cette connaissance intime de la situation sénégalaise, l’attitude de la France relève du paradoxe, voire de la complicité par omission.

Une connaissance fine jamais traduite en alertes publiques : Malgré leur accès privilégié à l’information, les autorités françaises n’ont jamais émis publiquement la moindre réserve sur la soutenabilité de l’endettement sénégalais. Bien au contraire, les visites officielles de ministres français à Dakar étaient l’occasion de célébrer le « dynamisme économique » du Sénégal et la « réussite » du Plan Sénégal Émergent.

En 2021, lors d’une visite au Sénégal, le ministre français de l’Économie Bruno Le Maire déclarait : « Le Sénégal est un partenaire économique majeur de la France en Afrique. C’est un pays stable, attractif, avec une croissance forte. » Aucune mention des risques d’endettement, aucun appel à plus de transparence, aucune mise en garde.

Cette absence d’alerte publique est d’autant plus significative que la France n’hésite pas, dans d’autres contextes, à exprimer ses inquiétudes sur la gestion économique de certains pays. Le silence sur le Sénégal était donc un choix délibéré.

Des intérêts économiques directs dans les infrastructures concernées : Ce silence s’explique largement par les intérêts économiques français dans les projets qui ont généré l’endettement caché. Les entreprises françaises ont été des bénéficiaires majeurs du boom infrastructurel sénégalais de la dernière décennie.

Alerter sur les risques d’endettement aurait pu freiner ces grands projets, remettre en question certains contrats, créer une pression pour renégocier des conditions défavorables à l’État sénégalais. Cela aurait contrarié les intérêts d’entreprises françaises qui réalisent des marges confortables sur ces contrats.

La « Françafrique économique », si elle a évolué dans ses formes, reste une réalité : les intérêts commerciaux français en Afrique bénéficient d’un soutien politique qui passe parfois par le silence sur des pratiques financières douteuses.

Les mécanismes de la complicité silencieuse

Au-delà des intérêts économiques directs, la passivité française s’inscrit dans une logique géopolitique plus large.

La préservation de l’influence dans le pré carré : Le Sénégal est considéré par la France comme un pays pivot de sa stratégie africaine. Historiquement francophone, politiquement stable, économiquement dynamique, le Sénégal est un allié précieux dans une région où l’influence française est contestée, notamment par la Chine et la Turquie.

Dans ce contexte, maintenir de bonnes relations avec le pouvoir en place était une priorité. Révéler ou même questionner publiquement les pratiques d’endettement aurait créé des tensions diplomatiques, aurait pu être perçu comme une ingérence, et aurait fragilisé les liens entre Paris et Dakar.

La crainte d’un effet domino : Les pratiques d’endettement caché ne sont pas spécifiques au Sénégal. De nombreux pays africains, notamment ceux de la zone franc, ont recours à des mécanismes similaires pour financer leurs infrastructures tout en respectant formellement les critères de convergence de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) ou de la CEMAC (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale).

Déclencher un scandale au Sénégal aurait pu créer un effet domino, incitant à des audits dans d’autres pays, révélant une fragilité systémique de la zone franc. Pour la France, gardienne de la stabilité de cette zone, ce risque était inacceptable.

IV. Le jeu des dupes : anatomie d’un système de dissimulation

Les mécanismes techniques de l’endettement caché

Pour comprendre comment des milliards d’euros de dettes ont pu être cachés, il faut décortiquer les mécanismes comptables et juridiques utilisés. Ces techniques ne sont pas des innovations sénégalaises, mais des pratiques largement répandues et connues des experts financiers.

Les partenariats public-privé (PPP) : une dette qui ne dit pas son nom : Le mécanisme le plus important est celui des PPP. Dans sa forme classique, un PPP consiste pour l’État à confier à une entreprise privée la construction et l’exploitation d’une infrastructure (autoroute, hôpital, école) pendant une durée déterminée (souvent 20 à 30 ans). L’entreprise finance initialement le projet, puis se rémunère via les revenus d’exploitation (péages, tarifs) ou des paiements garantis de l’État.

Le tour de passe-passe comptable réside dans le traitement de ces engagements. Selon les normes comptables internationales, un PPP peut être classé soit comme une « dette » (si le risque porte essentiellement sur l’État), soit comme une simple « dépense de fonctionnement » annuelle (si le risque est partagé avec le privé).

Dans la pratique, les gouvernements structurent volontairement les PPP pour les faire passer dans la seconde catégorie, même lorsque l’État assume l’essentiel des risques financiers. Résultat : les engagements pluriannuels, qui peuvent représenter des milliards, n’apparaissent pas dans la dette publique mais seulement comme des dépenses budgétaires futures.

Au Sénégal, plusieurs projets emblématiques ont utilisé ce mécanisme : l’autoroute à péage Dakar-Diamniadio, l’Aéroport international Blaise Diagne, le Train Express Régional (TER). Dans chaque cas, l’État s’est engagé sur des paiements garantis ou des compensations en cas de revenus insuffisants, créant de facto une dette qui n’est pas comptabilisée comme telle.

Les garanties souveraines : des bombes à retardement : Un autre mécanisme crucial est celui des garanties d’État. Lorsqu’une entreprise publique (Senelec, Sen’Eau, Apix) ou même une entreprise privée contracte un emprunt, elle peut demander à l’État de se porter garant. Cette garantie signifie que si l’entreprise ne peut pas rembourser, l’État devra le faire à sa place.

Comptablement, ces garanties sont classées comme des « passifs éventuels » (contingent liabilities) et non comme de la dette. Elles n’apparaissent souvent que dans les notes de bas de page des documents budgétaires, quand elles y apparaissent. Pourtant, dans les faits, elles représentent un risque financier réel qui peut se matérialiser brutalement.

Le Sénégal a accordé des centaines de garanties souveraines, notamment pour les emprunts des entreprises du secteur énergétique. Certaines de ces garanties se sont matérialisées, obligeant l’État à honorer des dettes qu’il n’avait pas contractées directement, créant ainsi une charge budgétaire imprévue.

Les emprunts des entreprises publiques non consolidés : Le troisième pilier de l’endettement caché réside dans les emprunts directs des entreprises publiques qui ne sont pas consolidés dans la dette souveraine. Selon les standards internationaux, les dettes des entreprises publiques devraient être incluses dans la dette publique totale, mais de nombreux pays ne respectent pas cette règle ou jouent sur les définitions.

Au Sénégal, plusieurs sociétés nationales ont contracté des emprunts massifs, souvent auprès de banques commerciales ou de créanciers chinois, sans que ces montants soient ajoutés à la dette publique officielle. La Senelec, par exemple, s’est lourdement endettée pour financer des centrales électriques, créant une dette qui pèsera in fine sur l’État mais qui n’apparaissait pas dans les statistiques.

Les arriérés de paiement : la dette invisible : Enfin, un mécanisme souvent négligé mais significatif : les arriérés de paiement envers les fournisseurs et les entreprises. Lorsqu’un État ne paie pas ses factures dans les délais, il contracte de facto une dette qui n’apparaît nulle part dans les statistiques officielles.

Le Sénégal, comme de nombreux pays africains, a accumulé des arriérés significatifs envers ses fournisseurs, créant une dette commerciale qui s’ajoute aux autres formes d’endettement caché.

La complicité par omission : un système qui arrange tout le monde

Ce qui frappe dans cette affaire, c’est que personne – ni le FMI, ni la Banque mondiale, ni la France, ni les agences de notation – n’a vraiment cherché à percer le voile de l’opacité. Chaque acteur avait ses raisons de fermer les yeux.

Le FMI : préserver le modèle : Pour le FMI, le Sénégal était un succès marketing. Dans une Afrique de l’Ouest marquée par des crises politiques (Mali, Burkina Faso, Niger) et des difficultés économiques, le Sénégal brillait par sa stabilité et sa croissance. Les missions du FMI se contentaient donc d’utiliser les chiffres officiels, effectuant des vérifications de surface sans audit en profondeur des comptes hors-bilan.

Cette approche n’est pas spécifique au Sénégal. Le FMI a historiquement tendance à accorder sa confiance aux gouvernements « alliés » qui suivent ses prescriptions, tout en se montrant plus pointilleux avec les pays récalcitrants. La surveillance est politique autant que technique.

La Banque mondiale : maintenir les décaissements : La Banque mondiale avait ses propres raisons de ne pas creuser trop profondément. Ses programmes de financement au Sénégal représentent des centaines de millions de dollars par an. Révéler un endettement insoutenable aurait obligé à suspendre ces programmes, créant un problème politique majeur.

Par ailleurs, certains projets financés par la Banque mondiale étaient eux-mêmes structurés de manière opaque, avec des financements croisés et des garanties multiples. Un audit complet aurait pu révéler que la Banque elle-même avait contribué, involontairement ou non, à l’accumulation de dette cachée.

La France : protéger ses intérêts stratégiques : Comme nous l’avons vu, la France avait de multiples raisons de rester silencieuse : protection de ses entreprises, maintien de son influence géopolitique, préservation de la stabilité de la zone franc. Mais il y a aussi une dimension plus cynique : un Sénégal endetté est un Sénégal dépendant, obligé de maintenir de bonnes relations avec ses créanciers et ses partenaires historiques.

Les créanciers privés et chinois : maximiser les profits : Les banques commerciales et les créanciers bilatéraux, notamment chinois, n’avaient évidemment aucun intérêt à la transparence. Plus la situation reste opaque, plus il est facile de négocier des taux d’intérêt élevés, de demander des garanties souveraines, d’imposer des conditions avantageuses.

La Chine, en particulier, a joué un rôle significatif dans l’endettement caché du Sénégal. De nombreux projets financés par des prêts chinois ont été structurés de manière opaque, avec des clauses de confidentialité qui empêchent même les parlements nationaux d’accéder aux détails des contrats.

V. Le réveil brutal : quand l’alternance démocratique dévoile la vérité

L’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye : un tournant historique

L’élection présidentielle sénégalaise de mars 2024 a marqué un tournant majeur dans l’histoire politique du pays. Après 12 ans de pouvoir de Macky Sall, Bassirou Diomaye Faye, candidat du parti d’opposition Pastef, remporte le scrutin au premier tour avec plus de 54% des voix.

Ce succès électoral est avant tout celui d’une génération qui réclame la transparence, la justice sociale, et la rupture avec les pratiques de gouvernance opaque. Le slogan de campagne « Jub, Jubal, Jubbanti » (leadership, espoir, changement) résume les attentes d’une population lassée des scandales de corruption et de l’accaparement des ressources par une élite restreinte.

L’une des premières décisions du nouveau président est de commander un audit complet des finances publiques, une promesse de campagne qui sera tenue avec une rapidité et une rigueur surprenantes.

L’audit qui fait trembler le système

Les résultats de l’audit, rendus publics progressivement au cours de l’année 2024, dépassent les pires craintes. L’ampleur de l’endettement caché révèle un système de gestion des finances publiques profondément dysfonctionnel, sinon frauduleux.

Des engagements cachés représentant des dizaines de milliards : L’audit révèle que la dette réelle du Sénégal est significativement supérieure aux chiffres officiels. Selon les premières estimations, l’endettement caché pourrait représenter entre 30% et 50% de la dette officiellement déclarée, soit plusieurs points de PIB.

Cet écart ne provient pas d’une erreur comptable, mais de choix délibérés de ne pas consolider certains engagements : dettes des entreprises publiques, garanties souveraines, engagements des PPP, arriérés de paiement. Tout ce qui pouvait être sorti des bilans officiels l’a été.

Une dette insoutenable masquée : Plus inquiétant encore, l’audit révèle que si l’on considère la dette réelle plutôt que la dette officielle, le Sénégal a franchi depuis plusieurs années les seuils d’endettement considérés comme soutenables par les institutions internationales. Le ratio dette/PIB, officiellement autour de 70%, serait en réalité proche de 90%, voire au-delà.

Cette découverte a des implications dramatiques. Elle signifie que pendant des années, le pays a vécu au-dessus de ses moyens en cachant la réalité de ses engagements. Elle signifie aussi que les marges de manœuvre budgétaires, déjà limitées, sont encore plus réduites qu’on ne le pensait. Le service de la dette – le remboursement des intérêts et du capital – va absorber une part croissante du budget, au détriment des investissements sociaux et productifs.

Des victimes bien réelles : Derrière les chiffres techniques se cachent des conséquences humaines concrètes. L’endettement caché explique pourquoi, malgré une croissance économique impressionnante sur le papier, de nombreux Sénégalais n’ont pas vu leur niveau de vie s’améliorer significativement.

Les ressources qui auraient dû être investies dans la santé, l’éducation, l’agriculture, ont été détournées vers le service d’une dette cachée et vers des projets d’infrastructure parfois pharaoniques dont la rentabilité économique et sociale reste douteuse. L’autoroute à péage entre Dakar et Diamniadio, par exemple, coûte trop cher pour la majorité des Sénégalais, qui continuent d’emprunter les routes ordinaires saturées.

Les réactions internationales : de l’embarras à la défensive

La révélation du scandale a provoqué un malaise palpable au sein des institutions internationales et chez les partenaires du Sénégal.

Le FMI sur la défensive : Le FMI a d’abord tenté de minimiser l’affaire, affirmant que ses rapports avaient « toujours mentionné les risques fiscaux » liés aux PPP et aux entreprises publiques. Cette défense juridiquement correcte ne convainc guère : si le FMI savait, pourquoi n’a-t-il pas exigé plus de transparence comme condition de ses programmes ?

Face aux critiques, le FMI a fini par reconnaître des « lacunes dans la surveillance » et a annoncé un renforcement de ses procédures d’audit. Mais cette autocritique tardive ne répond pas à la question centrale : l’institution a-t-elle sciemment fermé les yeux, ou ses mécanismes de surveillance sont-ils structurellement inadéquats ?

La Banque mondiale embarrassée : La Banque mondiale se trouve dans une position encore plus délicate, car certains des projets qu’elle a financés sont directement impliqués dans l’accumulation de dette cachée. Elle a annoncé une « revue complète » de ses procédures de due diligence pour les projets au Sénégal, un aveu implicite que ces procédures étaient insuffisantes.

La France dans le déni : La réaction française a été marquée par le déni et la défensive. Le ministère de l’Économie a affirmé que la France « ne dispose pas d’informations privilégiées sur la gestion budgétaire du Sénégal », une affirmation difficile à croire compte tenu des mécanismes que nous avons décrits.

Cette position a été perçue au Sénégal comme une insulte à l’intelligence collective. Les Sénégalais savent très bien que la France, via le système du franc CFA et son réseau économique et diplomatique, est intimement informée de la situation financière de leur pays.

VI. Les leçons d’un scandale : vers une refonte du système ?

L’impunité structurelle des institutions financières internationales

Le scandale sénégalais révèle un problème systémique : l’absence de mécanismes de responsabilisation des institutions financières internationales. Lorsqu’un pays accumule une dette insoutenable sous leur surveillance, personne n’est tenu responsable.

Les fonctionnaires du FMI et de la Banque mondiale qui ont produit des rapports trop indulgents ne font face à aucune sanction. Les dirigeants de ces institutions ne démissionnent pas. Il n’y a ni enquête indépendante, ni réparation pour les populations affectées. Le système continue comme avant, avec peut-être quelques ajustements cosmétiques.

Cette impunité contraste violemment avec le traitement réservé aux pays endettés. Lorsqu’un pays africain ne respecte pas les conditionnalités d’un programme du FMI, les décaissements sont immédiatement suspendus, des sanctions sont appliquées, le pays est mis au ban de la communauté financière internationale. Mais lorsque les institutions de surveillance échouent dans leur mission, rien ne se passe.

La nécessité d’une réforme de la gouvernance mondiale

Le cas sénégalais appelle à une réforme profonde de la gouvernance des institutions financières internationales, une réforme qui ne viendra probablement pas de l’intérieur du système.

Démocratiser la prise de décision : La première urgence est de démocratiser la structure de vote au FMI et à la Banque mondiale. Le système actuel, où les pays riches détiennent le pouvoir de veto, est une anomalie dans un monde où les pays en développement représentent désormais plus de 80% de la population mondiale et une part croissante de l’économie globale.

Une réforme juste donnerait aux pays africains un poids proportionnel à leur population et à leur importance dans l’économie mondiale. Elle instituerait des mécanismes de responsabilité démocratique, permettant aux pays membres de sanctionner les dirigeants de ces institutions en cas de manquement grave.

Créer des mécanismes de surveillance indépendants : Il est aberrant que le FMI et la Banque mondiale soient à la fois juge et partie, évaluant les politiques économiques qu’ils ont eux-mêmes prescrites. Il faut créer des organes de surveillance indépendants, composés d’experts non affiliés à ces institutions, ayant le pouvoir d’auditer leurs pratiques et de publier des rapports critiques.

Ces organes pourraient être rattachés aux Nations Unies ou constituer des entités autonomes financées par les pays membres mais indépendantes dans leur fonctionnement. Ils auraient pour mandat d’évaluer la pertinence des conseils donnés par les institutions financières et l’adéquation de leur surveillance.

Instituer une responsabilité juridique : Une réforme plus radicale consisterait à lever l’immunité juridique dont bénéficient actuellement le FMI et la Banque mondiale. Ces institutions ne peuvent pas être poursuivies en justice pour les conséquences de leurs politiques, même lorsque celles-ci causent des dommages massifs aux populations.

Imaginez qu’un cabinet d’audit privé échoue à détecter une fraude comptable massive chez une entreprise qu’il audite. Ce cabinet ferait face à des poursuites, perdrait sa licence, devrait verser des dommages et intérêts. Pourquoi les institutions financières internationales devraient-elles échapper à toute forme de responsabilité juridique ?

Repenser la relation France-Afrique

Pour la France, le scandale sénégalais devrait être l’occasion d’une remise en question profonde de sa politique africaine, mais les signes d’une telle introspection restent rares.

Sortir de l’ambiguïté du franc CFA : Le système du franc CFA, même réformé, maintient une relation d’asymétrie entre la France et les pays africains. Le débat sur cette monnaie ne porte pas seulement sur des questions techniques de politique monétaire, mais sur la souveraineté et la dignité.

Une vraie refonte de la relation franco-africaine passerait par un dialogue honnête sur l’avenir monétaire de la zone franc, incluant l’option d’une transition vers des monnaies véritablement indépendantes ou vers une monnaie ouest-africaine sans tutelle française.

Privilégier la transparence sur les intérêts économiques : La France doit choisir : veut-elle être un partenaire respectueux de la souveraineté africaine, ou veut-elle avant tout protéger les intérêts de ses entreprises ? Les deux objectifs ne sont pas nécessairement contradictoires, mais ils le deviennent lorsque la protection des intérêts économiques conduit à fermer les yeux sur des pratiques financières opaques.

Un partenariat équilibré nécessiterait que la France utilise son accès privilégié à l’information non pas pour protéger ses intérêts à court terme, mais pour alerter publiquement lorsque des pratiques dangereuses sont détectées, même si cela contredit momentanément les intérêts de ses entreprises.

Le rôle crucial de la société civile et des médias

Si une leçon positive peut être tirée de cette affaire, c’est l’importance cruciale de la société civile et du journalisme d’investigation dans la lutte pour la transparence.

Des citoyens qui exigent des comptes : Le scandale n’aurait pas éclaté sans la pression de la société civile sénégalaise et sans l’élection d’un gouvernement qui a fait de la transparence une priorité. Pendant des années, des organisations comme le Forum Civil (chapitre sénégalais de Transparency International), des mouvements comme Y’en a Marre, et des collectifs citoyens ont dénoncé l’opacité de la gestion publique.

Cette mobilisation citoyenne a créé les conditions politiques d’une alternance démocratique qui a permis la révélation de la vérité. Elle rappelle que la transparence ne vient jamais d’en haut, mais qu’elle est toujours le résultat de luttes sociales et politiques.

Des journalistes qui enquêtent malgré les pressions : Les médias sénégalais, malgré des moyens limités et des pressions parfois intenses, ont joué un rôle crucial en documentant les anomalies, en posant des questions gênantes, en refusant de se satisfaire des communications officielles.

Des journaux comme Le Quotidien, des sites d’information comme Dakaractu, des journalistes d’investigation comme Abdou Latif Coulibaly (dont le livre « Contes et mécomptes de l’Alternance » avait déjà sonné l’alarme) ont maintenu une veille critique sans laquelle l’accumulation de dette cachée aurait pu se poursuivre encore plus longtemps.

VII. Au-delà du Sénégal : un problème continental

L’endettement caché, une pratique répandue

Le Sénégal n’est pas un cas isolé. Les mécanismes de dissimulation de la dette que nous avons décrits sont utilisés dans de nombreux pays africains, et au-delà.

Le Kenya et le piège chinois : Le Kenya offre un exemple particulièrement frappant avec le projet de chemin de fer Standard Gauge Railway (SGR), financé par des prêts chinois. Le coût réel du projet et les termes exacts des contrats sont restés largement secrets, et le gouvernement kényan a longtemps sous-estimé les engagements financiers liés à ce projet.

L’Angola et la dette pétrolière : L’Angola a utilisé massivement les « prêts adossés aux ressources » (resource-backed loans), principalement chinois, qui ne sont pas toujours comptabilisés dans la dette publique. Ces prêts, garantis par des livraisons futures de pétrole, créent des engagements financiers qui peuvent devenir insoutenables en cas de chute des cours.

Le Mozambique et le scandale des « dettes cachées » : Le Mozambique a connu son propre scandale de dettes cachées en 2016, lorsqu’il a été révélé que le gouvernement avait contracté secrètement plus de 2 milliards de dollars d’emprunts via des entreprises publiques, sans l’approbation du parlement. Ce scandale a déclenché une crise économique majeure et a révélé l’implication de banques internationales dans des montages financiers opaques.

La nouvelle vague de l’endettement africain

L’Afrique traverse actuellement une nouvelle vague d’endettement qui rappelle, par certains aspects, la crise de la dette des années 1980. Mais cette fois, la structure de l’endettement est plus complexe et plus opaque.

La diversification des créanciers : Contrairement aux années 1980, où les créanciers étaient principalement des banques commerciales occidentales et des institutions multilatérales, l’endettement africain actuel provient de sources multiples : Chine, Inde, fonds d’investissement privés, obligations souveraines sur les marchés internationaux, banques commerciales locales et internationales.

Cette diversification, présentée comme une opportunité de réduire la dépendance vis-à-vis des créanciers traditionnels, crée en réalité une opacité accrue. Les termes des prêts chinois sont souvent confidentiels. Les obligations souveraines sont détenues par une multitude d’investisseurs anonymes. Les prêts commerciaux échappent aux mécanismes traditionnels de coordination des créanciers.

Le piège du « resource nationalism » : De nombreux pays africains, encouragés par la découverte de ressources naturelles (pétrole, gaz, minerais), ont contracté des emprunts massifs en anticipant les revenus futurs de ces ressources. Le Sénégal lui-même est concerné avec la découverte de gisements de pétrole et de gaz offshore.

Cette stratégie est extrêmement risquée. Elle repose sur l’hypothèse que les cours des matières premières resteront élevés et que l’exploitation des ressources sera rentable. L’histoire montre que ces hypothèses sont souvent démenties, laissant les pays avec une dette insoutenable et des ressources surexploitées.

La pression des marchés financiers : Un phénomène relativement nouveau est l’émission d’obligations souveraines par des pays africains sur les marchés internationaux. Ces « eurobonds » permettent de lever rapidement des fonds importants, mais à des taux d’intérêt souvent très élevés (5% à 10%, contre 1% à 2% pour les pays développés).

Cette dépendance vis-à-vis des marchés financiers crée une vulnérabilité nouvelle. Les agences de notation, dont les critères sont souvent opaques et controversés, peuvent déclencher des crises de confiance en dégradant la note d’un pays, provoquant une fuite des capitaux et une hausse des taux d’intérêt qui rendent la dette insoutenable.

VIII. Les voies de sortie : entre réformes et ruptures

Les solutions conventionnelles et leurs limites

Face à la crise de la dette révélée par l’audit, le gouvernement sénégalais et ses partenaires internationaux explorent plusieurs voies de sortie, toutes insatisfaisantes à des degrés divers.

L’austérité budgétaire : La réponse classique du FMI à un problème d’endettement excessif est l’austérité : réduction des dépenses publiques, augmentation des impôts, gel des salaires de la fonction publique. C’est la voie que le Sénégal est actuellement contraint d’emprunter pour respecter ses engagements.

Mais l’austérité comporte un coût social et politique élevé. Elle affecte d’abord les populations les plus vulnérables, celles qui dépendent des services publics. Elle peut déclencher des tensions sociales, comme on l’a vu dans de nombreux pays soumis à des programmes d’ajustement structurel. Et elle est souvent contre-productive économiquement, car en ralentissant la croissance, elle rend paradoxalement la dette encore plus insoutenable.

Le rééchelonnement de la dette : Une option moins douloureuse serait de négocier avec les créanciers un rééchelonnement : allongement des échéances, réduction des taux d’intérêt, voire annulation partielle de la dette. Le Club de Paris, qui regroupe les principaux créanciers publics, dispose de mécanismes pour ce type de négociation.

Mais cette solution se heurte à plusieurs obstacles. D’abord, elle nécessite l’accord de tous les créanciers, ce qui est compliqué avec la diversification actuelle des sources de financement. La Chine, notamment, n’est pas membre du Club de Paris et négocie bilatéralement, souvent en position de force. Ensuite, un rééchelonnement peut être perçu par les marchés financiers comme un signe de faiblesse, dégradant la note souveraine et rendant plus difficile l’accès futur au crédit.

L’exploitation des ressources naturelles : Le Sénégal mise beaucoup sur l’exploitation prochaine de ses gisements de pétrole et de gaz offshore pour desserrer la contrainte budgétaire. Les premiers barils sont attendus pour 2025, et les autorités espèrent des revenus substantiels qui permettraient de rembourser la dette et de financer le développement.

Cette stratégie est hasardeuse. D’abord, les revenus pétroliers et gaziers dépendent fortement des cours mondiaux, qui sont volatils. Ensuite, l’exploitation des hydrocarbures génère souvent moins de revenus pour l’État que prévu, en raison de coûts de production élevés et de contrats défavorables négociés avec les compagnies internationales. Enfin, dans un contexte de transition énergétique mondiale, miser sur les énergies fossiles est un pari sur le passé plutôt que sur l’avenir.

Les solutions alternatives : vers un nouvel ordre financier ?

Face aux limites des solutions conventionnelles, des voix s’élèvent pour proposer des alternatives plus radicales.

L’annulation de la dette illégitime : Un mouvement croissant, porté notamment par des organisations comme CADTM (Comité pour l’abolition des dettes illégitimes), plaide pour l’annulation des dettes « illégitimes » ou « odieuses ». Le concept de dette illégitime recouvre les dettes contractées sans le consentement des populations, utilisées à des fins non démocratiques, ou contractées dans des conditions abusives.

Dans le cas sénégalais, on pourrait argumenter qu’une partie de la dette cachée est illégitime : elle a été contractée de manière opaque, sans débat parlementaire, parfois pour financer des projets dont l’utilité sociale est douteuse ou qui ont principalement bénéficié à des intérêts privés. Une commission d’audit pourrait identifier ces dettes illégitimes et demander leur annulation.

Cette approche se heurte évidemment à une résistance farouche des créanciers et des institutions financières internationales. Mais elle a un précédent : en 2008, l’Équateur a répudié une partie de sa dette après qu’une commission d’audit l’ait jugée illégitime, et le pays n’a pas sombré dans le chaos économique comme le prédisaient les Cassandre.

La taxe sur les transactions financières internationales : Une proposition avancée par certains économistes serait de financer l’annulation de la dette africaine par une taxe sur les transactions financières internationales (taxe Tobin). Cette taxe, même minime (0,1% par exemple), générerait des revenus considérables étant donné le volume astronomique des transactions financières quotidiennes (plusieurs milliers de milliards de dollars).

Cette proposition a l’avantage de faire contribuer le secteur financier, qui a largement profité de la financiarisation de l’économie mondiale, au règlement d’une crise dont il est partiellement responsable. Mais elle nécessiterait une coordination internationale difficile à obtenir, car les principales places financières (Londres, New York, Hong Kong) résisteraient à une telle mesure.

Les monnaies alternatives et la souveraineté monétaire : À plus long terme, certains plaident pour que les pays africains reprennent leur souveraineté monétaire, ce qui leur donnerait plus de flexibilité pour gérer leur endettement. Un pays qui emprunte dans sa propre monnaie ne peut jamais faire défaut au sens technique, car il peut toujours créer de la monnaie pour rembourser (même si cela comporte des risques inflationnistes).

Le débat sur la sortie du franc CFA s’inscrit dans cette logique. Mais la création de nouvelles monnaies nationales ou régionales est un processus complexe et risqué, qui nécessite une coordination régionale, des réserves de change suffisantes, et une crédibilité que les pays africains mettront du temps à construire.

IX. Le rôle de la société civile et la bataille pour la transparence

La mobilisation citoyenne : un contre-pouvoir indispensable

Le scandale des dettes cachées au Sénégal démontre, si besoin était, que la transparence ne vient jamais spontanément des gouvernants ou des institutions financières. Elle est toujours le résultat d’une lutte menée par la société civile, les médias, et les citoyens engagés.

Les organisations de la société civile en première ligne : Au Sénégal, des organisations comme le Forum Civil, OSIWA (Open Society Initiative for West Africa), CONGAD (Conseil des ONG d’appui au développement), et de nombreuses associations locales ont joué un rôle crucial dans la dénonciation de l’opacité budgétaire.

Ces organisations, souvent sous-financées et confrontées à des pressions multiples, ont maintenu une vigilance constante, publiant des rapports alternatifs sur l’endettement, organisant des débats publics, formant des citoyens aux enjeux budgétaires, et créant des coalitions pour exiger plus de transparence.

Les mouvements de jeunes et la révolution digitale : Une nouvelle génération d’activistes, née avec internet et les réseaux sociaux, a transformé le paysage de la contestation. Des mouvements comme Y’en a Marre au Sénégal, ou Balai Citoyen au Burkina Faso, ont utilisé les outils numériques pour mobiliser rapidement, contourner la censure, et créer une conscience collective sur les enjeux de gouvernance.

Ces mouvements ont compris que la bataille pour la transparence se gagne aussi sur le terrain de la communication et de la culture populaire. En utilisant le rap, le slam, les vidéos virales, ils ont réussi à transformer des sujets techniques (comme la dette publique) en enjeux politiques mobilisateurs.

Les outils de la transparence : initiatives et innovations

La lutte pour la transparence a bénéficié de l’émergence de nouveaux outils et méthodologies qui permettent aux citoyens de scruter l’action publique.

Les budgets participatifs et les audits citoyens : Dans plusieurs villes sénégalaises, des expériences de budgets participatifs permettent aux citoyens de décider directement de l’affectation d’une partie des ressources publiques. Ces expériences, encore limitées en échelle, créent une culture de la transparence et de la responsabilité.

À un niveau plus macro, des initiatives d’audit citoyen de la dette se développent, où des collectifs de citoyens, épaulés par des experts indépendants, analysent la légitimité et la légalité de la dette publique. Ces audits, bien que sans pouvoir légal, créent une pression politique et médiatique importante.

Les plateformes de données ouvertes : Plusieurs organisations ont créé des plateformes en ligne qui compilent et visualisent les données budgétaires et d’endettement, les rendant accessibles au grand public. Au Sénégal, la plateforme « Budget Citoyen » permet à n’importe qui de consulter les données budgétaires, de suivre l’exécution des projets publics, et d’identifier les anomalies.

Ces plateformes utilisent des techniques de data journalism et de visualisation de données pour transformer des tableaux comptables austères en graphiques intuitifs qui révèlent les tendances et les incohérences.

Les initiatives panafricaines : La bataille pour la transparence dépasse les frontières nationales. Des réseaux comme l’African Forum and Network on Debt and Development (AFRODAD), ou l’Alliance africaine pour le commerce, ont créé des espaces de coordination entre organisations de différents pays, permettant le partage d’expériences et la formulation de positions communes face aux créanciers et aux institutions internationales.

Ces réseaux ont compris qu’un pays seul est en position de faiblesse face au FMI ou à la Banque mondiale, mais qu’une coalition de pays africains défendant des positions communes peut peser davantage dans les négociations.

Conclusion : La collusion des silences et l’espoir du réveil démocratique

Le scandale des dettes cachées au Sénégal révèle une vérité aussi troublante qu’instructive : le système financier international, tel qu’il fonctionne actuellement, est structurellement incapable de garantir la transparence et la soutenabilité de l’endettement des pays en développement. Plus grave encore, ce système semble parfois activement complice de l’opacité, car celle-ci sert les intérêts des créanciers et des puissances économiques dominantes.

Le FMI, la Banque mondiale et la France ne pouvaient pas ignorer la réalité de l’endettement sénégalais. Leurs silences n’étaient pas le fruit de l’ignorance, mais de calculs stratégiques où la préservation d’un « modèle » de développement, la protection des intérêts économiques, et la stabilité du système financier international primaient sur la transparence et le bien-être des populations.

Un système qui protège les puissants

L’affaire sénégalaise illustre comment le système financier international, né officiellement pour protéger l’économie mondiale contre les crises, sert trop souvent d’abord les intérêts des puissants. Les institutions de Bretton Woods, malgré leurs discours sur la « bonne gouvernance » et la « réduction de la pauvreté », restent des instruments de domination économique où les pays riches dictent les règles aux pays pauvres.

Cette domination s’exerce à travers plusieurs mécanismes : la structure de gouvernance inégalitaire de ces institutions, les conditionnalités attachées aux prêts qui limitent la souveraineté économique des pays emprunteurs, l’absence de responsabilisation lorsque les prescriptions de ces institutions échouent ou causent des dommages, et la complicité par omission lorsque des pratiques opaques servent les intérêts des créanciers.

Des réformes nécessaires mais insuffisantes

Face à ce constat, les réformes techniques – amélioration de la transparence budgétaire, renforcement des audits, création de bases de données sur l’endettement – sont nécessaires mais insuffisantes. Elles ne s’attaquent pas aux racines du problème : la structure de pouvoir inégalitaire du système financier international.

Une vraie transformation nécessiterait :

  • Une démocratisation radicale de la gouvernance du FMI et de la Banque mondiale, donnant aux pays en développement un pouvoir de décision proportionnel à leur population
  • La création de mécanismes de responsabilisation permettant de sanctionner ces institutions lorsqu’elles échouent dans leur mission de surveillance
  • La reconnaissance et l’annulation des dettes illégitimes, contractées de manière opaque ou pour financer des projets qui n’ont pas bénéficié aux populations
  • Une refonte complète du système monétaire international, donnant aux pays africains une véritable souveraineté monétaire
  • La mise en place de mécanismes de financement alternatifs (taxe sur les transactions financières, tirage spéciaux du FMI redistribués vers les pays pauvres) qui ne créent pas d’endettement insoutenable

L’espoir vient de la démocratie et de la mobilisation citoyenne

Si une lueur d’espoir émerge de cette sombre affaire, c’est que la vérité a finalement éclaté grâce à un processus démocratique. L’alternance politique au Sénégal, fruit d’une mobilisation citoyenne et d’un vote populaire, a permis qu’un audit indépendant soit réalisé et que ses résultats soient rendus publics.

Cela rappelle une vérité fondamentale : la transparence ne vient jamais d’en haut. Elle est toujours conquise par la pression démocratique, par la vigilance des citoyens, par le courage des journalistes qui enquêtent, par la persévérance des organisations de la société civile qui refusent de se satisfaire des discours officiels.

C’est cette mobilisation qui a contraint le FMI à reconnaître ses lacunes, qui a embarrassé la France, qui a forcé la Banque mondiale à revoir ses procédures. Sans elle, le système aurait continué à fonctionner comme avant, accumulant les dettes cachées jusqu’à la prochaine crise.

Un message pour l’Afrique et le monde

Le cas sénégalais envoie un message puissant à toute l’Afrique et au-delà. Il montre que les institutions financières internationales, malgré leur prestige et leur expertise technique, ne sont pas infaillibles. Il rappelle que les partenaires historiques, même lorsqu’ils se parent des atours de l’amitié et de la coopération, défendent d’abord leurs propres intérêts.

Il démontre aussi que le changement est possible, que les systèmes opaques peuvent être démantibués, que les vérités cachées peuvent être révélées, que les responsabilités peuvent être établies. Mais ce changement exige du courage politique, de la mobilisation citoyenne, et une détermination à ne pas se laisser intimider par le pouvoir des institutions internationales.

Épilogue : L’Afrique face à ses créanciers – Qui surveille les gardiens ?

Soixante-dix ans après Bretton Woods, quatre-vingts ans après la création du système des Nations Unies, soixante ans après les indépendances africaines, le scandale des dettes cachées au Sénégal pose une question qui résonne à travers le continent et au-delà : quis custodiet ipsos custodes – qui surveille les gardiens ?

Le FMI et la Banque mondiale ont été créés pour surveiller la stabilité du système financier mondial. Mais qui surveille ces institutions lorsqu’elles échouent ou ferment les yeux sur des pratiques dangereuses ? Qui les tient responsables lorsque leurs prescriptions conduisent à l’appauvrissement des populations plutôt qu’à leur développement ?

La réponse, comme le démontre l’affaire sénégalaise, ne peut venir que des peuples eux-mêmes. Ce sont les citoyens sénégalais, par leur vote et leur mobilisation, qui ont créé les conditions de la révélation de la vérité. Ce sont les organisations de la société civile africaine qui maintiennent la pression pour plus de transparence. Ce sont les jeunes générations, connectées et informées, qui refusent désormais d’accepter passivement la domination économique et l’opacité de la gouvernance.

Un tournant historique ?

Nous sommes peut-être à un tournant historique. La génération qui arrive au pouvoir en Afrique – celle de Bassirou Diomaye Faye au Sénégal, mais aussi de nombreux autres leaders dans différents pays – n’a pas connu la colonisation. Elle n’est pas paralysée par les complexes ou les dettes symboliques du passé. Elle exige des relations d’égal à égal avec les partenaires internationaux.

Cette génération a grandi dans un monde où l’information circule librement, où les comparaisons internationales sont immédiates, où les modèles de développement alternatifs (Chine, Inde, Corée du Sud) montrent que la soumission aux prescriptions du FMI n’est pas le seul chemin possible. Elle est donc moins impressionnable, plus exigeante, plus déterminée à tracer sa propre voie.

Le scandale des dettes cachées pourrait marquer le début d’une prise de conscience collective en Afrique : les institutions financières internationales ne sont pas des bienfaiteurs désintéressés, mais des acteurs qui défendent des intérêts spécifiques. Les partenaires historiques comme la France ne sont pas des amis inconditionnels, mais des puissances qui calculent leurs intérêts. La souveraineté économique ne se décrète pas, elle se conquiert par la transparence, la mobilisation citoyenne, et la détermination politique.

Les défis qui restent

Bien sûr, le chemin vers cette souveraineté est semé d’embûches. Le Sénégal, comme tous les pays africains, reste confronté à des contraintes structurelles immenses : dépendance aux matières premières, vulnérabilité aux chocs climatiques, faiblesse des systèmes productifs, fuite des cerveaux, pression démographique.

La révélation des dettes cachées ne résout pas magiquement ces problèmes. Elle les rend même, à court terme, plus aigus, car elle limite les marges de manœuvre budgétaires et complique l’accès au financement international. Le gouvernement sénégalais devra faire des choix difficiles, arbitrer entre des priorités concurrentes, négocier avec des créanciers en position de force.

Mais au moins, ces choix se feront désormais dans la transparence, avec un débat public éclairé, sous le regard vigilant d’une société civile mobilisée. C’est déjà un progrès considérable par rapport à l’opacité qui a prévalu pendant des années.

Un appel à l’action

L’affaire des dettes cachées au Sénégal est un cas d’école qui devrait inspirer des actions concrètes à différents niveaux :

Pour les citoyens africains : Exiger de leurs gouvernements une transparence totale sur l’endettement public, y compris les dettes hors-bilan, les garanties souveraines, les contrats de PPP. Ne pas se satisfaire des statistiques officielles, mais réclamer des audits indépendants. S’organiser en collectifs pour surveiller l’utilisation des ressources publiques.

Pour les parlements africains : Reprendre leur rôle constitutionnel de contrôle des finances publiques, qui a été trop souvent négligé. Exiger l’accès à tous les contrats d’endettement, y compris ceux conclus par les entreprises publiques. Créer des commissions d’enquête sur les dettes suspectes. Voter des lois renforçant l’obligation de transparence.

Pour les organisations de la société civile : Intensifier la veille sur les finances publiques, créer des coalitions panafricaines pour partager les informations et les stratégies, former les citoyens aux enjeux budgétaires, utiliser les technologies numériques pour rendre l’information accessible et compréhensible.

Pour les médias africains : Investir dans le journalisme d’investigation économique et financier, qui est souvent négligé au profit de la politique spectacle. Former des journalistes capables de décrypter les montages financiers complexes. Créer des partenariats transnationaux pour des enquêtes d’envergure.

Pour la diaspora africaine : Utiliser ses compétences techniques et financières pour soutenir les initiatives de transparence au pays. Faire pression dans les pays occidentaux où elle réside pour que ceux-ci adoptent des politiques plus justes envers l’Afrique. Créer des ponts entre les luttes pour la justice économique en Afrique et dans le monde.

Pour les institutions internationales : Si le FMI et la Banque mondiale veulent retrouver une légitimité en Afrique, ils doivent réformer en profondeur leur gouvernance, renforcer radicalement leurs mécanismes de surveillance, accepter d’être tenus responsables de leurs échecs, et privilégier systématiquement la transparence sur les intérêts des créanciers.

Pour les pays occidentaux : Revoir leurs politiques de coopération pour privilégier réellement le développement des pays partenaires plutôt que leurs propres intérêts économiques. Soutenir financièrement et techniquement les initiatives de transparence. Accepter l’annulation des dettes illégitimes. Respecter la souveraineté des pays africains plutôt que de la considérer comme un obstacle à leurs intérêts.

Le dernier mot aux citoyens

En définitive, le scandale des dettes cachées au Sénégal nous rappelle une vérité universelle : le pouvoir, qu’il soit politique, économique ou financier, tend naturellement vers l’opacité et l’abus. Seule la vigilance citoyenne, organisée, informée et déterminée, peut le contraindre à la transparence et à la responsabilité.

Les institutions financières internationales ne se réformeront pas spontanément. Les gouvernements ne deviendront pas transparents de leur propre initiative. Les créanciers ne renonceront pas volontairement à leurs privilèges. Chaque avancée vers plus de justice économique devra être arrachée par la mobilisation et la lutte.

Mais l’histoire du Sénégal montre que cette lutte peut aboutir, que les secrets peuvent être révélés, que les responsabilités peuvent être établies, que le changement est possible. Elle montre aussi que la démocratie, malgré toutes ses imperfections, reste l’outil le plus puissant dont disposent les peuples pour contrôler le pouvoir et exiger des comptes.

Soixante-dix ans après Bretton Woods, il est temps de construire un nouvel ordre financier international, véritablement démocratique, transparent, et au service des peuples plutôt que des créanciers. Ce nouvel ordre ne tombera pas du ciel. Il sera construit, pierre par pierre, victoire par victoire, par des citoyens déterminés à ne plus accepter que leur avenir soit hypothéqué dans l’opacité.

Le Sénégal vient de franchir une étape importante dans ce long combat. Son exemple résonne déjà à travers le continent et au-delà. Car la question posée par cette affaire – qui surveille les gardiens ? – est universelle. Et la réponse est claire : nous tous, citoyens du monde, conscients de nos droits et déterminés à les faire respecter.

L’heure est venue de surveiller les gardiens. L’heure est venue d’exiger la transparence. L’heure est venue de reprendre le contrôle de notre destin économique.


« Lorsque l’injustice devient loi, la résistance devient un devoir. » – Thomas Jefferson

« Un peuple qui ne connaît pas son passé financier est condamné à répéter ses erreurs. » – Proverbe adapté« La dette est l’esclavage moderne ; la transparence est le premier pas vers la liberté. » – Pensée contemporaine africaine

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