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17 décembre 1962, Mamadou Dia accusé de «coup d'état»: Volonté de ...

🇸🇳 Le Sénégal entre héritage colonial et avenir souverain : pourquoi le parlementarisme est la voie du salut

Depuis plus de soixante ans, le Sénégal – à l’image de la plupart des pays francophones d’Afrique – vit sous le joug d’un modèle politique qui n’est pas le sien : un présidentialisme importé, conçu non pas pour libérer les peuples, mais pour perpétuer la dépendance politique, économique et intellectuelle envers l’ancien colonisateur.
Ce régime, calqué sur celui de la Ve République française, a concentré tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme. Le président y devient un monarque républicain, détenteur de tous les leviers exécutifs, législatifs et parfois même judiciaires. Dans les faits, il incarne une centralisation autoritaire du pouvoir, souvent mise au service d’intérêts étrangers plutôt que de l’intérêt national.


🏛️ Mamadou Dia et la tentative avortée d’un parlementarisme africain

Pourtant, à l’aube de l’indépendance, le Sénégal avait entrevu une autre voie.
Sous la Fédération du Mali, Mamadou Dia, alors président du Conseil, avait posé les bases d’un véritable parlementarisme africain, adapté à nos réalités. Dans ce système, le pouvoir exécutif émanait du législatif, assurant un contrôle démocratique réel et une gouvernance responsable.
Mamadou Dia n’était pas seulement un technocrate visionnaire : il incarnait la volonté d’un État souverain, fondé sur la participation populaire, la planification économique et l’émancipation des masses rurales.

Ses réformes – souvent audacieuses et avant-gardistes – visaient à construire une économie nationale indépendante, rompant avec le modèle d’extraversion hérité de la colonisation. Le développement devait être endogène, fondé sur la valorisation des ressources locales, la coopération entre les communautés et une gestion démocratique des biens publics.

Mais cette trajectoire fut brutalement interrompue. En décembre 1962, un coup d’État constitutionnel, orchestré par Léopold Sédar Senghor avec la bénédiction des puissances néocoloniales, mit fin à l’expérience.
Mamadou Dia et ses collaborateurs furent arrêtés et emprisonnés.
Les élites intellectuelles de l’époque – fascinées par les privilèges offerts par l’ancienne métropole – trahirent l’idéal d’émancipation nationale.
Ainsi s’effondra la première tentative de bâtir un État sénégalais réellement souverain et populaire.


Le présidentialisme sénégalais : un système d’étouffement

Depuis cet épisode fondateur, le Sénégal n’a jamais quitté ce moule présidentiel hérité de Senghor. Ce régime est devenu la matrice du sous-développement politique et économique du pays.

Senghor, Diouf, Wade, Macky Sall — malgré leurs différences — ont tous régné dans un même cadre : un président tout-puissant, une Assemblée nationale réduite au rôle d’enregistrement, une justice instrumentalisée, une administration politisée.
Le présidentialisme sénégalais s’est révélé être un système de reproduction des élites, de confiscation de la souveraineté populaire et de neutralisation de toute alternance véritable.

Sous Macky Sall, cette logique a atteint son paroxysme :

  • répression sanglante,
  • emprisonnements massifs,
  • censure médiatique,
  • instrumentalisation de la justice,
  • crise économique et sociale sans précédent.

Plus de 2 500 prisonniers politiques, des centaines de morts, des milliers de blessés — tout cela pour protéger un système qui n’a jamais appartenu au peuple.
Et pourtant, le constat est sans appel : après plus de six décennies d’indépendance, le Sénégal reste pauvre, surendetté, dépendant et inégalitaire.

Ce n’est pas un hasard, mais la conséquence directe d’un système politique conçu pour soumettre, et non pour émanciper.
Il faut le dire sans détour :

Ce n’est pas une crise de personnes, c’est une crise de système.
Changer les hommes sans changer les institutions, c’est condamner le Sénégal à revivre les mêmes erreurs.


🌍 Leçons du monde : le parlementarisme, moteur des nations développées

Regardons le monde sans préjugé.
Les faits sont têtus : la quasi-totalité des nations les plus développées de la planète fonctionnent sous un régime parlementaire.

🔹 Les pays à régime parlementaire

L’Europe de l’Ouest, le Commonwealth, et une partie de l’Asie ont bâti leur prospérité sur des institutions où le gouvernement dépend du soutien du parlement et où le chef d’État exerce un rôle limité, symbolique ou d’arbitre.

Parmi eux :

  • 🇬🇧 Royaume-Uni – monarchie constitutionnelle et démocratie parlementaire modèle ;
  • 🇩🇪 Allemagne – république fédérale parlementaire, stabilité exemplaire ;
  • 🇸🇪 Suède, 🇳🇴 Norvège, 🇩🇰 Danemark, 🇫🇮 Finlande – les pays nordiques, références mondiales en matière de bien-être et de gouvernance ;
  • 🇨🇦 Canada, 🇦🇺 Australie, 🇳🇿 Nouvelle-Zélande – démocraties parlementaires fédérales prospères ;
  • 🇯🇵 Japon, 🇳🇱 Pays-Bas, 🇮🇹 Italie, 🇦🇹 Autriche – puissances industrielles et démocraties parlementaires stables.

Ces pays ont compris que la responsabilité du gouvernement devant le parlement favorise la transparence, le débat permanent et la stabilité politique.
Le chef de l’État y incarne l’unité nationale sans interférer dans la gestion quotidienne.
C’est cette culture de l’équilibre et du contrôle mutuel qui a permis à ces nations d’assurer la continuité de leurs politiques publiques, l’innovation économique et la cohésion sociale.

🔹 Le cas exceptionnel des régimes présidentiels

À l’inverse, le régime présidentiel pur est extrêmement rare parmi les pays développés.
L’unique exemple significatif est celui des États-Unis, une fédération vieille de plus de deux siècles, dont la solidité institutionnelle repose sur des contre-pouvoirs puissants : Congrès, Cour suprême, États fédérés, médias, lobbies indépendants.

Mais ce modèle n’est ni exportable ni compatible avec les jeunes démocraties africaines, car il suppose :

  • une culture politique ancrée dans la séparation stricte des pouvoirs ;
  • une société civile robuste et active ;
  • des institutions fortes et autonomes.

Sans ces conditions, le régime présidentiel devient une machine à fabriquer des dictatures élues.

🔹 Les régimes semi-présidentiels : une instabilité permanente

Des pays comme la France ou le Portugal ont adopté des régimes mixtes, dits semi-présidentiels, où le président partage le pouvoir exécutif avec un Premier ministre.
Ce modèle engendre souvent une dualité conflictuelle, notamment en période de cohabitation.
Il reste fragile, car il dépend plus des tempéraments des hommes que de la solidité des institutions.


🌍 Et en Afrique ? Le triomphe du présidentialisme et ses ravages

Sur le continent africain, la majorité des États ont adopté ce régime présidentiel concentré à l’indépendance, souvent sous l’influence de l’ancien colonisateur.
Du Sénégal au Nigéria, de la Côte d’Ivoire au Cameroun, en passant par le Kenya, la Guinée, la Tanzanie, la Zambie, ou encore la RDC, le scénario est identique :
un président élu au suffrage universel, cumulant les fonctions de chef de l’État et de chef du gouvernement, contrôlant l’armée, la diplomatie, les finances et parfois même le parlement.

Résultat : instabilité chronique, violence politique, corruption, clientélisme et capture des ressources publiques.

À l’inverse, les rares pays africains à régime parlementaire ou assimilé — comme l’Éthiopie, l’île Maurice, le Botswana ou l’Afrique du Sud — affichent des performances supérieures en matière de stabilité institutionnelle, de croissance économique et de transparence politique.
Là où le pouvoir est collégial, les crises sont absorbées par les institutions plutôt que par la rue.


📈 Corrélation entre régime politique et développement

L’observation mondiale est claire :

Les pays développés sont majoritairement parlementaires.
Les pays sous-développés sont massivement présidentiels.

Ce n’est pas une coïncidence, mais le résultat direct de la structure du pouvoir.
Le régime parlementaire :

  • encourage la redevabilité politique ;
  • empêche la concentration des pouvoirs ;
  • favorise la stabilité sans autoritarisme ;
  • limite la corruption systémique ;
  • stimule la coopération entre partis et la culture du compromis.

Le présidentialisme, au contraire, encourage :

  • la personnalisation du pouvoir ;
  • la dérive autocratique ;
  • la dépendance à l’aide étrangère ;
  • et le culte du chef, incompatible avec la modernité politique.

🕊️ Pour un parlementarisme africain souverain

Revenir à un régime parlementaire souverain, ce n’est pas copier l’Occident.
C’est retrouver notre propre voie, celle que Mamadou Dia avait tracée :
un modèle fondé sur la collégialité, la concertation, la proximité communautaire et la participation populaire.

Le parlementarisme africain doit être enraciné dans nos réalités : une société de palabre, de consensus et de délibération collective.
Il doit redonner au peuple la maîtrise de ses institutions et replacer le pouvoir dans les mains de ceux qui le servent, et non de ceux qui s’en servent.


Conclusion : Réformer ou échouer

Le Sénégal et l’Afrique francophone ne peuvent prétendre à la souveraineté économique, politique et sécuritaire sans une refondation institutionnelle profonde.
Le régime présidentiel, comme le franc CFA, nous a été imposé pour perpétuer la dépendance et la soumission.

La seule voie de salut réside dans un régime parlementaire africain moderne, où le gouvernement dépend du peuple à travers ses représentants, et non d’un homme fort isolé.
Ce combat n’est pas celui d’un individu, mais celui d’une génération décidée à reprendre son destin en main.

Réformer ou échouer — car cette fois, l’histoire ne nous pardonnera plus.

Senswed

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